LA GUERRE VUE PAR UNE PETITE FILLE Me contacter
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Récemment, j'ai entendu sur France Inter une émission dans laquelle le journaliste Daniel Schneidermann disait que les gens de sa génération (il est né en 1960) n'avaient pas vécu de faits s'apparentant à l'Histoire. Quelqu'un a objecté qu'ils avaient connu mai 1968, Schneidermann a répondu que mai 1968 constituait un fait de société, mais n'entrait pas dans l'Histoire (ça peut se discuter).

Eh bien, moi, j'ai connu l'Histoire, pendant la dernière guerre mondiale. À la déclaration de guerre, le 3 septembre 1939, j'avais 7 ans ½ et à cet âge-là, on est capable d'imprimer des souvenirs, surtout lorsque se produisent des événements extraordinaires.

 

 
Nous habitions Bordeaux.

Mon père travaillait à la Compagnie française des Chemins de fer de Paris-Orléans-Midi (1), il obtenait tous les 2 ans un avancement et recevait alors une nouvelle affectation ; il fallait donc déménager, ma mère adorait ça.

C'est ainsi que je suis née à Orléans, puis que nous sommes allés à Paris en 1934 et à Toulouse en 1936, à l'époque du Front populaire. Mes parents m'ont souvent dit que ce fut alors une des périodes les plus heureuses de leur vie. Nous occupions un appartement dont le précédent locataire avait été le comte Joseph de Pesquidoux, qui avait une certaine notoriété comme écrivain et fut même reçu à l'Académie française ; ma mère en était très fière.

Nos voisins, M. et Mme Tapiau (je ne sais pas comment ça s'écrit), étaient âgés et - d'après ce qu'on m'a raconté - absolument délicieux. Elle a initié ma mère à la cuisine du Sud-Ouest, foie gras, confit de canard, cassoulet, aubergines ; quant à lui, il avait été le valet de chambre de l'évêque et en avait conservé les manières les plus cérémonieuses, il n'a jamais pu m'appeler autrement que « Mademoiselle Clode » (l'accent !), malgré les protestations de mes parents.

J'allais au jardin d'enfants du petit lycée de jeunes filles ; à l'époque les lycées comportaient aussi des classes maternelles et primaires. J'y fus très heureuse, avec une jolie et douce institutrice, Mlle Gilard. Elle nous remettait chaque trimestre un bulletin ; au début, elle disait que je m'étais bien intégrée à la classe et que je m'intéressais aux activités, puis elle a noté que j'étais désormais très à l'aise et que j'avais l'esprit vif, mais dans le dernier bulletin, que j'avais tendance à montrer trop d'autorité vis-à-vis de mes petites camarades... à la maison je ne fus pas complimentée.

J'ai un autre exploit à mon actif. Un jour que nous faisions du découpage et que je tenais une paire de ciseaux à bouts ronds, au lieu de m'attaquer au papier, j'ai découpé le bas de ma jupe en faisant de jolis crans. À la sortie de classe, Melle Gilard a dit : « Claude, tu as quelque chose à dire à ta maman ». J'ai dû avouer ma faute, je ne crois pas avoir été bien grondée.

Mais voilà qu'au milieu de l'année 1937, mon père est nommé à Bordeaux pour diriger un important atelier de réparation de voitures, wagons et locomotives, qui comptait un grand nombre d'ouvriers. Nous déménageons et maman cherche un appartement, il suffisait d'arpenter les rues du quartier choisi et de lever le nez, à la recherche des nombreuses pancartes À LOUER. Elle trouve très vite ce qu'il nous faut. La propriétaire occupait le rez-de-chaussée de la maison et nous le 1er étage.

Or, j'avais passé une journée avec les déménageurs à Toulouse, puis une autre à Bordeaux, j'ai ainsi pu profiter du vocabulaire de ces messieurs qui était beaucoup plus diversifié que le mien. Voilà qu'à peine installés dans la nouvelle maison, nous rencontrons la propriétaire dans l'entrée, j'essaie de fermer la porte derrière nous, celle-ci m'échappe et moi, la petite fille bien élevée, je m'écrie « Merde ! ». La honte... Ma mère m'a donné une bonne gifle dont je me souviens encore.

(1) Les 5 Compagnies ferroviaires françaises ont fusionné le 1er janvier 1938 pour former la SNCF (renseignement Wikipedia).
 

 


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