LA GUERRE VUE PAR UNE PETITE FILLE Me contacter
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Et juste au-dessus, nous, au 4ème droite, 74 marches, pas d'ascenseur. A l'époque, rares étaient les immeubles qui en possédaient un, même dans les beaux quartiers ; après la guerre, il en fut installé un chez nous en rognant sur l'escalier, comme on le fit un peu partout. L'appartement comportait un couloir sur lequel donnaient 4 pièces : un salon que ma mère appelait le « studio », la salle manger, 2 chambres, une cuisine et un cabinet de toilette avec un lavabo, pas de baignoire ni de douche (on se lavait du haut en bas avec un gant et une fois par semaine ma mère me mettait dans une grande cuvette circulaire qu'on appelait un « tub » et me donnait une douche en prenant de l'eau au chauffe-eau).

Puisque j'en suis aux équipements ménagers, je peux préciser que dans la cuisine, il y avait un évier, une table et des tabourets, des éléments de rangement, une cuisinière à gaz avec 4 feux et un four, un chauffe-eau à gaz et une glacière. Ce mot désigne une petite armoire avec un casier où on mettait un pain de glace qui refroidissait les aliments stockés à côté, le réfrigérateur n'existait pas ; mes parents l'avaient achetée à Toulouse où elle a été très utile car il y fait chaud. La glace était livrée tous les jours à l'aide d'une voiture tirée par un cheval... Non, ce n'est pas le Moyen Age, mais la France jusqu'aux années 50.

Jean et moi avons acheté en 1955 l'appartement de la rue du Sahel dans le 12ème en contractant un emprunt important. La première année de remboursement a été très délicate, nos salaires d'Inspecteurs des Impôts débutants étaient peu élevés et nous ne pouvions dépenser que le strict, strict nécessaire. Une question s'est posée : fallait-il acheter une armoire ou un réfrigérateur ? Les deux à la fois, ce n'était pas possible. Nous avons opté pour le réfrigérateur, les vêtements ont été suspendus sur un portant et le linge de maison a été rangé dans des cartons. Quand nous allions chez des amis, nous nous réjouissions s'ils avaient un réfrigérateur, c'était l'assurance de boire frais.

Le déménagement de Bordeaux à Paris, l'installation dans le nouveau logement ne m'ont laissé aucun souvenir. Ma première image de Paris : je marche Boulevard Diderot avec maman en direction de la gare de Lyon, nous longeons le mur de la caserne de Reuilly, il fait un froid terrible (décembre) et mes mains nues sont glacées, je pleure, maman m'explique que mes gants sont dans un carton qui n'a pas encore été déballé. Elle me propose de glisser mes mains sous son aisselle, au chaud. C'est mieux. Mais Paris, ça commençait mal.

Heureusement, il y a eu l'école. Ma mère m'a emmenée à l'école de filles de la rue de Reuilly, elle m'a laissée dans le bureau de la directrice qui m'a conduite dans ma classe. Pendant qu'elle parlait à la maîtresse, j'étais debout face aux élèves, le cartable à la main. Une fille au premier rang m'a demandé d'où je venais :
– De Bordeaux.
– Et là tu travaillais bien ?
– Oui, j'étais toujours première.
– Eh bien ici, tu seras pas première, t'arriveras pas à dégommer la môme Vannier.

À l'époque, le quartier était très populaire, avec beaucoup d'immigrés italiens qui avaient fui le régime fasciste de Mussolini ; parmi mes petites camarades, il y a eu Louisette Manganelli, Flore Gabrielli, etc... « Dégommer », « la môme », ce n'était pas le vocabulaire d'une petite fille bien élevée, vivant avec des parents issus de la petite bourgeoisie provinciale, mais j'ai tout de même compris ce que ça voulait dire. En fait, Jeannine et moi, nous nous valions, à chacune son tour d'être la 1ère.

À la récréation, j'ai fait la connaissance de la môme Vannier. Beaucoup de filles de la classe étaient plus âgées que nous, toutes les deux nous avions le même âge, ce qui nous a rapprochées. Elle est devenue par la suite une de mes meilleures amies, une espèce de sœur et on la connaît autour de moi comme Jeannine Lavarenne.

On sautait à la corde, on jouait à la marelle, à chat, aux 4 coins, on faisait des rondes en chantant :

Le Palais Royal est un beau quartier
Toutes les filles sont à marier
Mlle X est la préférée
De M. Y qui veut l'épouser
Si c'est oui c'est de l'espérance
Si c'est non c'est de la souffrance.

Ou bien :

Quand les maisons sont propres, les amoureux y vont
Quand les maisons sont sales, les amoureux s'en vont.

De quoi faire hurler les féministes d'aujourd'hui !

Jeannine et moi avions un autre jeu que nous avions inventé et qui n'était qu'à nous, il mettait en scène des « rubans-cannes », êtres fantastiques auxquels il arrivait toutes sortes d'aventures extraordinaires. Qu'est-ce qu'on a pu s'amuser avec les rubans-cannes !

Jeannine avait un frère aîné, Jean ; en 1944 est arrivée une petite sœur, Françoise. Les parents avaient des revenus très modestes, le père était chauffeur routier et la maman femme de ménage. Mme Vannier était une femme remarquable, intelligente et d'un maintien distingué ; elle rendait souvent visite à ma mère, je suppose qu'elles se faisaient des confidences, mais c'est resté leur secret...

La famille habitait rue Claude Tillier, une rue étroite qui donne sur le Boulevard Diderot, en face de chez nous. Leur immeuble, pour moi c'est une odeur : en entrant, on était saisi par une âcre odeur d'urine. Pas de WC dans les appartements, il y en avait un seul à chaque étage, qui ouvrait sur l'escalier. Le logement des Vannier, au dernier étage, comportait 2 pièces, celle dans laquelle on entrait servait de cuisine et de salle à manger, l'autre était la chambre. Jeannine m'a raconté plus tard que venir chez nous était pour elle une fête, elle n'avait jamais vu si bel appartement.

J'ai oublié de dire qu'il fallait, pour aller à notre école, passer devant l'école des garçons. Un jour, l'un d'eux m'a suivie et a soulevé ma jupe pour faire apparaître ma petite culotte. Je devais avoir 9 ans, je ne connaissais pas le mot « viol » , mais la honte et la blessure que j'ai ressenties étaient de cet ordre-là.

En octobre 1941, nous sommes entrées au CM2 où régnait Mlle Leclerc, institutrice célèbre dans l'école pour sa sévérité et sa grande compétence. En fait, nous avons vite découvert qu'elle n'était pas sévère, seulement exigeante.

Il se trouve que je l'ai revue par hasard en 1948, alors que j'allais avoir 16 ans. Je faisais du scoutisme comme Eclaireuse de France (mouvement neutre au point de vue religieux). Nos cheftaines ont eu l'idée de nous emmener en Algérie -c'était alors un département français- pour les deux semaines des vacances de Pâques, cela en ne demandant pas d'argent aux parents. Il fallait donc le gagner et même en voyageant de Paris à Marseille en 3ème classe par le train (8 places assises dans le compartiment) et de Marseille à Alger dans la soute du bateau, cela représentait une somme. Nous avons monté deux pièces de théâtre que nous sommes allées jouer dans les écoles et les lycées des environs, moyennant un prix d'entrée très modique, peut-être l'équivalent de 2 ou 3 euros. Et c'est ainsi qu'au cours de l'hiver 1948, j'ai retrouvé Mlle Leclerc, devenue directrice d'une grande école primaire, elle se souvenait très bien de Jeannine et moi et nous sommes tombées dans les bras l'une de l'autre.

Au milieu de l'année de CM2, la maîtresse a distribué les dossiers permettant aux parents d'exprimer leur choix pour l'orientation de leur fille l'année suivante.

C'était le lycée pour moi et une autre fille (à l'époque, le collège n'existait pas, on entrait dès la 6ème au lycée). Deux élèves seulement allant au lycée sur une classe d'au moins 35 élèves, cela semble aujourd'hui invraisemblable ! La préoccupation des parents à l'époque était de voir leur enfant entrer le plus rapidement possible dans la vie active pour qu'il ne soit plus à leur charge et puisse subvenir à ses besoins.

Que faisaient alors les autres élèves ? il y avait celles qui resteraient encore à l'école pour préparer le certificat d'études qu'on passait - je crois - à 14 ans, celles qui iraient en apprentissage ou au cours complémentaire, établissement du second degré qui menait en quelques années au brevet. Ce diplôme avait de la valeur, il marquait généralement la fin des études et l'accès à la vie professionnelle (mon beau-frère André l'a obtenu).

Les parents de Jeannine ont exprimé ce dernier choix. Quand Mlle Leclerc a vu le dossier, elle a demandé à les rencontrer, elle leur a expliqué que leur fille était une excellente élève qui devait aller au lycée, mais comme ils ne pouvaient pas avoir aussi longtemps la charge de Jeannine, celle-ci a passé et réussi le concours des bourses. Elle a été reçue, ce qui a permis à ses parents de recevoir une allocation tout au long de ses études.

Et c'est là qu'a commencé l'extraordinaire enchaînement de circonstances qui lui ont permis de devenir plus tard professeur agrégé de médecine, titulaire de la chaire de pharmacologie de la faculté de médecine de Clermont-Ferrand, directrice d'un laboratoire de recherches à la Fac, chargée en outre de fonctions hospitalières... On peut dire que dans la vie professionnelle, la môme Vannier m'a bien dégommée !

Jean, dont les parents avaient quatre enfants et de faibles revenus, a lui aussi passé le concours des bourses, mais il a été collé, ayant fait le problème de maths en convertissant les hectares en 1 000 mètres carrés au lieu de 10 000, ce qui était un comble pour un fils de cultivateur ! Il a été très vexé et n'a plus jamais été collé à un examen ni à un concours. Depuis qu'il était petit, il déclarait qu'il ne voulait pas être paysan ; par ailleurs, les deux institutrices de l'école de Chabannes, les célèbres demoiselles Paillassou, voyaient en lui un élève d'avenir et elles ont convaincu ses parents de lui faire entreprendre des études.

 
J'en reviens à moi au temps de l'école primaire. Qu'est-ce que je faisais à la maison ? Fille unique, je devais m'occuper toute seule ; un jour je suis allée trouver ma mère dans la cuisine : «   Maman, je m'ennuie » . Je me suis fait vivement rembarrer : « Ma petite fille, on n'a pas le droit de s'ennuyer, il y a toujours quelque chose à faire. ». La leçon m'a servi tout au long de ma vie.

J'avais une douzaine de poupées, mais à vrai dire je ne savais pas très bien m'amuser avec elles et je ne les aimais pas tellement, sauf Madeleine qui avait de vrais cheveux et fermait les yeux (elle coule maintenant des jours heureux dans un joli landau, au Hameau de la Mûre). Je les sortais de leur lit, je les habillais, je déballais ma dînette pour les faire manger... et après je ne savais plus trop quoi faire, alors je rangeais le tout. J'aurais bien aimé avoir un train, mais je n'ai jamais osé le dire car c'était un jeu de garçons (et pourtant, comme cela aurait fait plaisir à mon père, nous aurions joué tous les deux).

Ah, j'oubliais mon nounours que j'ai beaucoup aimé, il avait des yeux en verre, doux et tendres. Finalement, mon jeu préféré consistait à aller dans le studio derrière un fauteuil, assise sur le petit banc de bois que mon père m'avait fabriqué ; je serrais le nounours très fort dans mes bras, il y avait une alerte et c'était le bombardement, nous étions seuls tous les deux et le jeu consistait à attendre longtemps, longtemps... Je précise à ce sujet que le nounours a repris du service lorsque les filles de mon oncle Jean Chassagne venaient faire de longs séjours chez mes parents quand elles étaient petites, elles ont beaucoup joué avec lui. Quand j'ai vidé l'appartement de mon père rue Biot, j'ai trouvé un nounours pitoyable, il n'était plus rose mais d'un gris pisseux, il était tout râpé et n'avait plus qu'un œil. Pas possible de le garder malgré mon amour pour lui, je l'ai soigneusement enveloppé dans du papier cadeau et l'ai déposé dans la poubelle, le cœur gros.

Cette cachette derrière le fauteuil avec le nounours me fait penser à autre chose. A l'école, pour lutter contre la malnutrition, on nous distribuait des biscuits vitaminés. En complément , mes parents ont acheté chez le pharmacien, M. Laurelut, des comprimés, vitaminés eux aussi, mais comme ils étaient trop gros, je ne pouvais pas les avaler. Alors maman les a coupés en deux ; comme je n'y arrivais toujours pas, je suis allée les cacher derrière le fauteuil. Ce n'était pas bien malin, car évidemment maman les a trouvés en passant l'aspirateur. J'ai bien sûr été grondée.

Pour en revenir aux jeux, j'ai eu l'idée de devenir bibliothécaire. Ma mère aimait beaucoup lire et elle allait tous les 15 jours emprunter des livres dans une bibliothèque SNCF, place Valhubert, tout près de la gare d'Austerlitz. J'aimais beaucoup l'accompagner : tous ces livres sur les étagères, les dames si gentilles qui manipulaient des fiches pour enregistrer les retours et les sorties... J'avais pour ma part un certain nombre de livres, ceux de la comtesse de Ségur, L'Ami Fritz d'Erckmann-Chatrian, Quo vadis ?... j'ai oublié les autres. J'ai proposé à mes copines de s'inscrire à ma bibliothèque, j'ai ouvert des fiches et elles venaient à la maison chercher des livres et rapporter ceux qu'elles avaient lus. Tout cela avec le plus grand sérieux.

Maman jouait quelquefois avec moi. J'avais une petite épicerie, avec des tiroirs contenant du sel, du sucre, du café, quelques nouilles, etc... qui dataient du temps où il n y avait pas de restrictions. J'étais la marchande et maman la cliente, elle payait avec des billets comme au Monopoly et je lui rendais la monnaie.

La grande fête, c'est quand elle me proposait de me déguiser. Elle n'avait pas grand-chose sous la main, il suffisait qu'elle me mette un tablier blanc, un torchon sur la tête sur lequel elle dessinait une croix avec du rouge à lèvres et je devenais une infirmière !

J'aimais bien aussi faire le ménage du cabinet de toilette. Je m'enfermais et ça durait longtemps, car après avoir tout bien nettoyé, je m'amusais avec les produits de maquillage de ma mère, je mettais de tout sur mon visage, y compris du rouge à lèvres. J'allais me taire admirer par maman, puis je me débarbouillais.


 
 

 


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