En novembre 1942, les Allemands
ont envahi la zone libre au mépris des accords d'armistice
et la ligne de démarcation a été supprimée.
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Plus haut, j'ai
évoqué ma première communion.
Qu'est-ce que cela
a représenté au point de vue religieux ?
Pas grand-chose. Je suis allée au catéchisme
seulement 6 mois, début mai nous avons
fait une retraite de quelques jours chez les
sœurs de Saint-Vincent de Paul rue de Reuilly
et le 8 de ce mois c'était le grand jour.
À l'époque, les filles étaient
habillées tout de blanc, les garçons
portaient un costume avec un pantalon long et
un brassard blanc. Ma mère m'a confectionné
une jolie robe avec des tissus qui lui restaient
d'avant la guerre et elle a emprunté
à des amis, les Martinon dont la fille
avait communié l'année précédente,
tout le reste de l'équipement :
bonnet, voile, aumônière et chaussures.
Le matin, il fallait être à jeun,
je suis partie à l'église en ayant
très envie de regarder mon reflet dans
les vitrines des magasins pour vérifier
si j'étais belle, mais j'ai résisté
car je m'étais confessée la veille
et ne voulais pas commettre le péché
de coquetterie.
Toute la famille
(mes parents, les Maineult et les Zeimert dont
je parlerai longuement plus tard) a assisté
à la messe. Puis grand déjeuner
à la maison, j'ai malheureusement dû
quitter la table avant le dessert pour aller
aux vêpres (office célébré
l'après-midi), les autres ont tranquillement
terminé leur repas. Puis maman m'a emmenée
chez un photographe de l'avenue Daumesnil ;
passant par là quelques semaines plus
tard, elle a eu la surprise de voir ma photo
dans la devanture, elle est entrée pour
demander au commerçant de retirer cette
photo, elle ne voulait pas que sa fille serve
de publicité.
L'année suivante,
ce fut la confirmation (sacrement confirmant
le baptême) qui réunissait tous
les communiants dans la cathédrale Notre-Dame,
il fallait venir habillé comme pour la
première communion. Pour moi, ce ne fut
pas possible, j'avais tant grandi que ma belle
robe blanche m'arrivait bien au-dessus des chevilles.
J'en fus très déçue et
je garde un mauvais souvenir de la célébration
qui ne me touchait nullement. Je reçus
néanmoins cette confirmation.
Puis je me détachai complètement
de l'Église jusqu'à ce que...
Ah si ! Maman et moi allions tous les ans
à la messe du 15 août, jour de
sa fête, mais c'était sans conviction
religieuse, un simple rite familial.
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Tout ce que j'ai raconté
sur les années de guerre forme dans l'ensemble un
tableau bien sombre et il est sûr que mes parents
se sont fait du souci pour moi : j'étais devenue
une grande perche, maigre et pâle. Tellement pâle
que certains jours, ma mère me mettait du rouge à
lèvres sur les joues, elle était moins malheureuse
en me regardant. À part cela je me portais bien,
mais tout de même le médecin scolaire, lors
de sa visite annuelle, a découvert que j'avais une
scoliose et a prescrit de la gymnastique corrective. Je
suis allée suivre des cours de rééducation
dans une salle à Saint-Mandé, je prétendais
y avoir appris à faire les pieds au mur mais n'y
suis jamais arrivée à la maison, mes parents
se moquaient doucement de moi. Avec ou sans pieds au mur,
ma colonne vertébrale est redevenue droite en moins
d'un an.
Pourtant l'ambiance à
la maison n'était pas triste : mes parents s'entendaient
bien, leur fille était une bonne petite qui travaillait
bien à l'école, nous étions tous les
trois en bonne santé. On riait souvent, on ne se
plaignait jamais.
Pour occuper le temps entre
la fin du dîner et l'heure du coucher, il n'y avait
pas beaucoup de distractions. Je jouais avec mon père
au jacquet et aussi aux dames mais nous n'étions
pas très forts ; pendant ce temps, ma mère
raccommodait des chaussettes. Un jour, papa a décrété
que dorénavant, il repriserait lui-même ses
chaussettes, il a demandé à maman de lui acheter
un œuf en bois (cet accessoire permet de mettre à
plat le morceau déchiré, de manière
à bien tendre de la même façon les fils
qui boucheront le trou). Il s'est mis à l'ouvrage...
ça n'allait pas bien vite, mais c'était parfait,
du travail d'ingénieur, du solide, les fils parfaitement
entrecroisés dans les deux sens.
Nous avons tous les trois pris
l'habitude de jouer le soir au Nain jaune, ah l'ivresse
du Sept qui prend ! Mes parents ont eu l'idée
de jouer de l 'argent (!), une toute petite somme car
j'avais bien sûr très peu d'argent de poche ;
je ne sais plus ce qu'on misait, peut-être l'équivalent
de 10 ou 20 centimes la partie. La cagnotte servirait à
faire un bon repas au restaurant quand la guerre serait
finie. Bien que fille unique, j'ai été élevée
fermement et je n'étais pas gâtée, mes
parents ne trichaient pas pour me laisser gagner et je devais
souvent verser un peu de mes précieux sous. Un soir
j'en ai eu assez, je me suis mise en colère en disant :
« C'est idiot cette cagnotte, je ne veux plus
jouer comme ça, rendez-moi mon argent. »
Mes parents se sont exécutés, s'ils ont eu
envie de rire ils ne l'ont pas montré.
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En dehors de notre
petit cercle, il y avait le bonheur de voir
souvent les Maineult / Zeimert, lointains cousins
de mon père.
Les parents, René
et Marie, habitaient à Sartrouville un
pavillon en meulière, que je trouvais
assez moche, mais avec un jardin. C'étaient
d'adorables vieilles personnes, accueillantes
et généreuses. Lui avait été
instituteur et avait toujours exercé
dans la même école à Paris,
près de la rue des Rosiers dans le 4ème ;
il lui fallait faire à pied le long chemin
entre sa maison et la gare, prendre le train
jusqu'à Saint-Lazare, puis le métro.
Pourquoi avoir travaillé si loin ?
Je n'en sais rien. Le couple avait deux enfants,
Marguerite et Robert. Celui-ci gagnait confortablement
sa vie dans une compagnie d'assurances dont
les bureaux étaient situés rue
de l'Arcade près de la gare Saint-Lazare
(maman et moi passions quelquefois lui dire
bonjour, il était assis derrière
un comptoir dans un immense hall et il n'avait
pas l'air d'être surchargé de travail)
; il habitait chez ses parents avec sa femme,
la jolie Marinette.
Quant à Marguerite
qu'on appelait Guitte, elle était institutrice
et a enseigné au CP tout au long de sa
carrière, le CP parce qu'il n'y a pas
de devoirs à corriger. Non, ce n'était
pas une paresseuse, c'était même
une très bonne maîtresse, mais
elle avait après la classe un deuxième
métier. Elle avait, en effet, épousé
un certain Roger Zeimert (Zeimert, ce n'est
pas juif, ni Allemand, les grands-parents qui
étaient alsaciens avaient quitté
leur village en 1871 pour ne pas devenir Allemands
et étaient venus s'installer à
Paris ). Cousin Roger avait appris à
l'école Boulle le métier de tapissier-décorateur
et exploitait à Neuilly une très
belle boutique à l'angle de deux rues,
qui avait pour clients des gens fortunés,
notamment des acteurs de théâtre
et de cinéma. Il avait un ouvrier qui
faisait pratiquement partie de la famille, j'ai
oublié son prénom, on l'appelait
« le tapissier ». Cousin
Roger a également employé - en
toute connaissance de cause - un jeune homme
juif qui ne portait pas son étoile jaune
et à qui il arrivait d'accueillir des
officiers allemands venus passer une commande ;
ceux-ci n'ont jamais soupçonné
que le beau jeune homme blond du magasin appartenait
à la race honnie...
C'est cousine Guitte
qui assurait presqu'en totalité la gestion
commerciale de l'entreprise : elle recevait
les clients quand elle était là
et était capable de les conseiller utilement,
elle établissait les factures au vu des
devis établis par son mari et elle en
suivait le recouvrement, ce qui était
souvent difficile, car les gens riches ne sont
pas forcément les plus exacts à
régler leurs dettes.
Cousin Roger aimait
peindre, il avait un joli talent dans le style
figuratif. Il a demandé un jour à
mes parents de lui prêter un pot à
tabac du 18ème siècle que ma mère
tenait de sa famille maternelle. Cousin Roger
a rapporté le pot quelque temps plus
tard et a offert le tableau à mes parents.
Les deux sont maintenant chez moi sur le secrétaire
de la véranda, j'aimerais qu'ils restent
ensemble après ma disparition.
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Mes parents aimaient beaucoup
Roger et Guitte, ils s'entendaient bien et avaient plaisir
à se retrouver, le lien de parenté n'y était
pour rien. Roger, avec son léger accent parigot,
taquinait gentiment ma mère qui ne manquait pas de
lui répondre avec esprit et tout le monde éclatait
de rire.
Moi aussi, j'aimais bien tous
ces cousins, mais ceux qui m'intéressaient le plus
étaient forcément les enfants Zeimert, Roland
et Christian qu'on appelait souvent Criquet ; l'aîné
avait à peu près 18 mois de plus que moi et
Christian 2 ans de moins. Pour la fille unique que j'étais,
c'était une aubaine de les avoir, nous nous voyions
souvent.
Mes parents et moi allions à
intervalles réguliers passer la journée à
Sartrouville, d'autres fois la réunion se tenait
à Neuilly ou chez nous. De plus, les cousins Maineult
m'invitaient à aller passer plusieurs jours chez
eux pendant les petites vacances et c'était l'occasion
de bien s'amuser. Quelquefois, Roland me faisait enrager.
Il savait que j'avais peur des chiens, les voisins avaient
un petit roquet bien inoffensif qui s'énervait en
me voyant fuir à son approche et qui se mettait alors
à aboyer, augmentant ma terreur ; je courais,
je courais en appelant à l'aide. Cousine Marie apparaissait
et rétablissait l'ordre. Le soir, nous dormions tous
les trois dans la même chambre, les garçons
dans un grand lit et moi sur un divan de l'autre côté
de la pièce ; ils se disputaient pour savoir
lequel des deux dormirait au bord du lit pour mieux me voir...
La cousine, alertée par leurs cris, restaurait l'ordre
en instituant un tour de rôle.
Quand mes petits cousins venaient
chez nous, maman nous emmenait faire des promenades dans
Paris pour apprendre à connaître la ville et
surtout, surtout, nous allions AU CINEMA, plaisir très
rare à l'époque. À la maison, nous
aimions nous installer sur le divan du studio pour lire
des journaux de Mickey. Et nous avions inventé un
jeu que nous trouvions très amusant, nous étions
des chercheurs d'or et devions descendre dans une mine pour
en trouver, la mine c'était mon lit et je rampais
avec Roland tout au fond, nous restions là un long
moment sans bouger. Christian, qui avait 7 ou 8 ans, refusait
de nous rejoindre car il avait peur du noir, alors il faisait
le guetteur pour le cas où des voleurs auraient voulu
nous dérober notre or.
Une parenthèse pour dire
ce que sont devenus mes cousins. Tous les deux ont fait
l'école Boulle comme leur père.
Roland est entré par
la suite à l'ENSET (Ecole normale supérieure
de l'enseignement technique) où il a fait la connaissance
de sa femme, Simone ; ils ont exercé comme professeurs
de dessin à Roubaix où ils se sont bien plus
et ont fait construire une belle maison. Ils ont eu trois
enfants. L'un d'eux, Rémi, est né presque
le même jour que Frédéric, on les appelait
les « cousins jumeaux » ; Roland
a été le parrain de Frédéric
et moi la marraine de Rémi, les baptêmes ont
été célébrés ensemble
en avril 1960 dans notre quartier à l'église
de l'Immaculée Conception. Après avoir lutté
longtemps et avec courage contre la maladie, Rémi
n'est plus là ; ses parents font preuve d'un
courage admirable.
Quant à Christian, il
ne travaillait pas bien à l'école primaire
(les choses se sont arrangées après !) et
la famille n'appréciait pas. Un jour, à la
sortie de l'école, il a ramassé une branche
et s'est mis à rassembler des feuilles mortes en
disant aux copains en riant : « Eh les gars,
comme je travaille pas bien à l'école, je
ferai balayeur quand je serai grand ». Il n'avait
pas vu que sa mère marchait derrière lui,
celle-ci a eu le cœur serré et après
cela, plus personne ne se moquait s'il rapportait une mauvaise
note. Après l'Ecole Nationale Supérieure des
Arts Décoratifs, il est devenu peintre. Il a fait
partie dans les années 60/70 du groupe Panique fondé
par Topor et Arrabal. Ses tableaux, qui ont généralement
pour titre un calembour, sont plutôt achetés
par des musées et des collectionneurs. Jean et moi
en avons acquis deux, « Concours de circonstances
n°3 » qui est au-dessus de la cheminée
et « Lapin chasseur », accroché
le long de l'escalier. Christian aurait eu, quel que soit
son talent, des fins de mois difficiles s'il n'avait épousé
Eliane, elle aussi sortie de l'ENSET, qui a veillé
sur lui comme une fée bienfaisante. Tous les deux
ont toujours été anarchistes. Elle est morte
en 2017 et nous avons été très peinés.
Quittons les cousins pour répondre
à cette question : comment faisait-on pour préparer,
malgré les restrictions, les repas qui accompagnaient
nos réunions de famille, déjeuner et dîner ?
Chez lez Maineult, ça
pouvait s'arranger grâce à Robert qui avait
des tas de relations et un salaire suffisant pour s'approvisionner
au mieux.
Mais chez nous, c'était difficile ; heureusement
cousine Guitte avait des attaches à Bracieux, riche
village agricole du Loir-et-Cher. Le matin, elle et ma mère
prenaient le train à la gare d'Austerlitz, chacune
avec deux valises vides. Elles descendaient à je
ne sais quelle gare et là, empruntaient des vélos
pour aller jusqu'à Bracieux où elles faisaient
leurs achats dans des fermes à des prix normaux ;
au retour elles entassaient les valises sur les vélos
qu'elles poussaient en allant à pied jusqu'à
la gare. Arrivées à Austerlitz, elles marchaient
sur le quai en prenant un air dégagé malgré
le poids de leurs valises, car les agents du Contrôle
économique attendaient en tête du train et
arrêtaient les voyageurs qui avaient l'air lourdement
chargés, ils leur faisaient ouvrir leurs valises
dont le contenu était confisqué s'il s'agissait
de denrées alimentaires (tout le monde supposait
que ces fonctionnaires gardaient indûment pour eux
ce qu'ils avaient pris et que leur table était bien
garnie). Et nous, nous n'avions plus qu'à nous régaler
le dimanche suivant, cousine Guitte et ma mère étaient
d'excellentes cuisinières.
 
© CD •
2020
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